Comment vous est venue votre passion pour la corrida
?
Un peu par hasard. D’abord le fait de passer toutes mes vacances
à Biarritz. Mais surtout, la diffusion d’un film aux
« Dossiers de l’écran » en 1970, qui s’appelait
Le Moment de la vérité de Francesco Rosi avec
Miguel Mateo Miguelin. Dès les vacances suivantes, je hurlais
pour que l’on m’emmène à la corrida. Voilà,
c’était fait !
Quel âge aviez-vous ?
J’avais douze ans. Toutes les années qui ont suivi,
j’ai assisté aux corridas.
Consacrer un livre à la corrida est-ce une façon
de lui rendre hommage ?
C’est une série de circonstances. Je n’aurais
peut-être pas commencé par écrire sur ce sujet
si Christophe Barge ne me l’avait pas demandé. Je n’aurais
pas dit oui à tout le monde. J’avais fait un peu de
critique taurine mais l’idée d’un livre me gênait.
Parler de ma passion, c’est entrer dans mon jardin secret.
C’est quelque chose de personnel et puis c’est une distraction.
Mais une fois ma décision prise, cela s’est avéré
plus aisé. Plusieurs de mes amis écrivent beaucoup
sur la corrida. Même pour un aficionado comme Claude Pelletier
[auteur de L’heure de la corrida, Gallimard], c’était
difficile.
Avez-vous un autre livre en projet ?
Non, le reste du temps j’écris de la fiction. En ce
moment, j’ai un scénario en cours.
En lisant Sous le sable des arènes, les hommes
qui font la corrida semblent prendre plus d’importance que
l’art lui-même ?
L’art c’est difficile d’en parler. Décrire
une corrida sur le papier revient toujours à la même
chose : untel a donné tant de passes sur la droite, tant
sur la gauche, le taureau a pris tant de piques. Si l’on veut
appréhender autrement la corrida, on peut effectivement parler
de ses participants. D’autant plus qu’après ces
passes, ces piques, ce qui reste c’est le caractère
de quelques personnes qu’un art a mis en valeur. C’est
parce qu’elle nous montre la personnalité des gens
que la corrida est un art. Elle fait de ses protagonistes des acteurs,
au sens fort. Et c’est comme cela que l’on se souvient
d’eux.
Que ressentez-vous pour eux ? On a l’impression qu’ils
vous émeuvent beaucoup.
Quelques fois je ressens leur fatigue parce que c’est dur
de faire ce qu’ils font. J’ai vu l’année
dernière, à Mugron, à Pâques, le jeune
Javier Solís devant un taureau impossible. Au moment où
il rappelait le taureau, j’ai entendu la lassitude percer
dans sa voix et j’ai compris effectivement à quel point
il en avait marre. Mais ils vivent une aventure. Moi j’ai
eu la chance de découvrir les taureaux à dix ans,
à l’âge où je pouvais rêver d’être
torero. Je comprends donc l’aventure, je comprends ce qu’ils
ressentent, je comprends, enfin j’aime penser que je comprends
leurs inquiétudes. Le fait de vouer entièrement sa
jeunesse à quelque chose de manière aveugle, je trouve
cela extrêmement respectable.
Et puis ils en tirent aussi du plaisir. Je suis toujours content
que des gens qui se livrent à un art qui me plaît,
gagnent leur vie, soient heureux, vivent bien par ailleurs. Ce qui
est également agréable dans la corrida, c’est
que personne ne perd de vue personne. On revoit toujours les anciens
toreros. Il y a une sorte de famille qui se crée autour des
taureaux. L’autre jour encore j’ai eu des nouvelles
de Luis Reina, le matador, que j’ai bien connu il y a vingt-cinq
ans. C’est important de ne jamais perdre de vue les gens que
l’on a connues il y a longtemps.
Pour en revenir à votre hésitation première
à écrire cet ouvrage, on pense à cette phrase
de Michel Leiris : « le problème littéraire
représente-t-il un vrai danger, c'est ce que je me demande...
L'une des grosses questions qui m'embarrassent depuis longtemps
est la suivante : où trouver, dans l'écriture, quelque
chose qui soit l'équivalent de ce que sont les cornes pour
le travail du torero ? » Pensez-vous qu’écrire,
c’est se mettre à nu, risquer sa vie, souffrir, au
même titre que les toreros ?
Oui, mais autrement. Chez l’écrivain, la sanction est
après. Les toreros ont le privilège discutable de
savoir tout de suite ce qu’ils ont fait. Ils prennent des
coups tout de suite, ils sont applaudis toute de suite, sont sifflés
tout de suite. En littérature, c’est la postérité
qui continue à toréer sans vous.
Mis à part L’Heure de la vérité,
vos repères viennent-ils des grands auteurs de littérature
taurine, comme Hemingway ou Leiris ?
Il y a quelques très beaux livres en littérature taurine.
Sang et Lumières de Joseph Peyre, m’avait beaucoup
touché à l’époque malgré ses aspects
parfois kitsch. Il y a effectivement Mort dans l’après-midi
qui est un peu Hemingway parlant de lui-même mais qui est
quand même un livre magnifique sur la corrida qui n’existe
plus, celle des années trente. Un très joli film français,
De sable et de sang de Jeanne Labrune, parle très
bien de la corrida et des toreros français. On y retrouve
de superbes images de voyages en Espagne, celles des groupes d’aficionados
qui suivent la voiture du matador qui part toréer, et qui
se retrouvent tous aux stations services et dans les restaurants.
Il y a aussi un brillant écrivain français contemporain,
Jacques Francès Santiaguito. C’est un aficionado qui
fait des biographies de toreros qui sont des merveilles. C’est
un réel plaisir de le lire. Dans une autre forme d’art,
on peut bien évidemment citer Picasso. Paradoxalement, mes
Picasso préférés ne sont pas les taurins. Mais
il y a des choses très belles. Quand avec trois traits d’encre
de chine on reconnaît tout de suite Dominguín, c’est
quand même étonnant. Il y a surtout des choses touchantes
que l’on découvre comme ça, au hasard, un dessin,
une photo ou un texte qui nous plaît.
C’est donc Le Moment de la vérité
qui vous a profondément marqué. Qu’est-ce qui
vous a plus dans ce film ? Est-ce la mort qui vous a fasciné
?
Il y avait une noirceur profonde dans ce film. C’est l’histoire
d’un torero qui va de la misère à la mort en
passant par la déception amoureuse. Je ne sais pas pourquoi
ce film m’a révélé. L’Espagne m’a
toujours fait l’effet paradoxal, peut-être parce que
j’ai connu beaucoup d’émigrés espagnols
quand j’avais dix ans, d’être une terre de liberté.
Aujourd’hui on ne change plus ses francs en pesetas pour y
aller. La dernière fois que j’ai changé de l’argent,
j’ai gardé quelques pesetas en souvenir. Franchir la
frontière espagnole ou aller à la corrida m’a
toujours semblé entrer dans un monde de fêtes, de plaisir
de vivre en allant au bout de soi-même que je ne trouvais
pas toujours en France. Cela tient sans doute au fait que ce monde
m’était étranger et que c’était
plus facile de m’y projeter. Mais effectivement je trouvais
cela dans la corrida et je trouvais cela dans l’Espagne.
Dans Sous le sable des arènes, la violence des
faits côtoie une écriture poétique. Est-ce votre
vision aigre-douce de la corrida, ou est-ce une volonté de
votre part pour montrer aux lecteurs qu’elle n’est pas
cet acte de barbarie que l’on croit ?
Ce n’est pas un acte de barbarie. Ça peut être
parfois, il faut le reconnaître, quelque chose de très
gênant. Il m’est arrivé d’être à
des corridas et de me dire que je serais mieux ailleurs. Albert
Camus disait que la moitié de ce qu’il savait de la
vie et de ses obligations, il le devait au football, qu’il
adorait. Pour un aficionado, la moitié de ce qu’il
sait de l’amour, de l’argent de la réussite sociale,
de la poésie, il le sait par la corrida. La violence de la
corrida est ambiguë parce que c’est une violence très
encadrée, codifiée, mise en scène. Effectivement,
le destin du taureau n’est pas toujours très drôle,
le destin des hommes n’est pas du tout facile, j’ai
toujours essayé de le rappeler dans le livre. C’est
vrai que pour un homme il y a plus à perdre qu’à
gagner dans la corrida. Maintenant, quand la mort, les guerres,
les chagrins d’amours n’existeront plus, je pense que
la corrida cessera. Mais pour l’instant elle a encore de belles
années devant elle.
Mais vous, vous la voyez d’une manière poétique,
artistique…
Mais tout le monde la voit comme ça. C’est curieux
de voir que tout ce que disent les anti-taurins, les pro-corrida
pourraient le reprendre à leur compte. Brel dit que la corrida
c’est là où les épiciers se prennent
pour Garcia Lorca. C’est vrai et c’est une chance. La
corrida est la poésie de beaucoup de gens qui ne la trouveraient
pas ailleurs. L’autre jour, j’étais à
Saint- Sébastien, je suis rentré par les coulisses
avec un ami professionnel. J’y ai croisé les gens qui
s’occupent des chevaux de picadors, les concierges des arènes,
tous ceux qui se trouvent une activité autour des arènes
pour ne pas avoir à payer leur billet. Il y avait une joie
dans leur regard que l’on ne retrouve pas dans beaucoup de
spectacles. Je suis allé voir trois ou quatre pièces
de théâtre cet hiver à Paris, j’ai l’impression
que les gens y allaient pour s’embêter, tandis qu’à
la corrida j’ai l’impression qu’ils en attendent
quelque chose.
Vous avez déjà vous-même toréé
?
Oui, un tout petit peu. J’ai eu deux ou trois aventures de
ce goût-là. Nous étions un petit groupe sur
Bayonne avec Olivier Baratchart, Michel Bertrand, Maurice Cohen,
Philippe Burgain qui aurait pu faire une vraie carrière de
torero, et nous allions dans les élevages. De toute manière,
il faut savoir une chose : dans le Sud-Ouest, on torée à
la moindre petite fête. Le problème, c’est que
les vaches sont donc toréées plusieurs fois avant.
Mais j’ai aussi eu la chance d’aller dans des élevages
et de toréer de vraies tientas avec de vraies vaches neuves.
Et c’est un réel plaisir.
Vous avez déjà envisagé d’être
torero ?
Pour moi la question se posait autrement. Aujourd’hui il paraît
naturel qu’il y ait des toreros français. Quand j’avais
quatorze ans, c’était très nouveau. Lorsqu’à
Bayonne, je vois toréer pour la première fois Nimeño
II, j’ai une immense émotion parce qu’il a trois
ans de plus que moi, et que je me dis que je pourrais le faire.
Récemment, j’ai assisté à une novillada
un peu facile, pour vedettes, à Saint-Vincent-de-Tyrosse
avec six taureaux censés se laisser faire. Même dans
ces circonstances, j’ai réalisé que ce métier
est vraiment très difficile. Quand un taureau de trois ans
passe à moins de cinq mètres de vous, que son sabot
racle le sable et que les graviers volent vers le public, on sent
la puissance de la bête. Je sais que tous les métiers
sont durs et que tous les destins demandent à être
dépassés, mais torero est un métier vraiment
ardu qu’il faut commencer dans l’aveuglement des dix-sept
ans. Aujourd’hui ça me paraît une aventure impossible.
Vos projets immédiats ?
La novillada avec Eduardo Gallo et le fils du Ninõ de la
Capea à Arles. Si tout se passe bien, parce que je le répète,
c’est un métier difficile, ils peuvent surprendre et
changer beaucoup de choses dans la corrida dans les deux-trois ans
à venir. Ils amènent un style qui paraît être
celui que les spectateurs attendent en ce moment, plus pointe sèche,
plus rocailleux que celui des toreros que les gens ont apprécié
ces cinq dernières années. Et soyons honnêtes,
plus tragique…
Propos recueillis par Camille Armand
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