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François-Xavier Gauroy torée avec les mots

Après des années d’un amour vécu dans l’ombre des arènes, François-Xavier Gauroy publie aujourd’hui Sous le sable des arènes dans la collection « Les Plus Belles Histoires » de Timée-Editions. Un ouvrage sur sa passion de toujours, la corrida. Il y avoue son admiration mêlée d’émotion pour les toreros, et le plaisir que procure ce spectacle si controversé. Il nous explique pourquoi, juste avant son départ pour la féria de Pâques 2004 à Arles.

François-Xavier Gauroy est né en 1957 à Paris. Aficionado depuis l’âge de 12 ans, il est ancien critique taurin. Ecrivain et scénariste, il est l’auteur de fictions radiophoniques pour France Culture et a collaboré à l’écriture de différents court-métrages.

Comment vous est venue votre passion pour la corrida ?
Un peu par hasard. D’abord le fait de passer toutes mes vacances à Biarritz. Mais surtout, la diffusion d’un film aux « Dossiers de l’écran » en 1970, qui s’appelait Le Moment de la vérité de Francesco Rosi avec Miguel Mateo Miguelin. Dès les vacances suivantes, je hurlais pour que l’on m’emmène à la corrida. Voilà, c’était fait !

Quel âge aviez-vous ?
J’avais douze ans. Toutes les années qui ont suivi, j’ai assisté aux corridas.

Consacrer un livre à la corrida est-ce une façon de lui rendre hommage ?
C’est une série de circonstances. Je n’aurais peut-être pas commencé par écrire sur ce sujet si Christophe Barge ne me l’avait pas demandé. Je n’aurais pas dit oui à tout le monde. J’avais fait un peu de critique taurine mais l’idée d’un livre me gênait. Parler de ma passion, c’est entrer dans mon jardin secret. C’est quelque chose de personnel et puis c’est une distraction. Mais une fois ma décision prise, cela s’est avéré plus aisé. Plusieurs de mes amis écrivent beaucoup sur la corrida. Même pour un aficionado comme Claude Pelletier [auteur de L’heure de la corrida, Gallimard], c’était difficile.

Avez-vous un autre livre en projet ?
Non, le reste du temps j’écris de la fiction. En ce moment, j’ai un scénario en cours.

En lisant Sous le sable des arènes, les hommes qui font la corrida semblent prendre plus d’importance que l’art lui-même ?
L’art c’est difficile d’en parler. Décrire une corrida sur le papier revient toujours à la même chose : untel a donné tant de passes sur la droite, tant sur la gauche, le taureau a pris tant de piques. Si l’on veut appréhender autrement la corrida, on peut effectivement parler de ses participants. D’autant plus qu’après ces passes, ces piques, ce qui reste c’est le caractère de quelques personnes qu’un art a mis en valeur. C’est parce qu’elle nous montre la personnalité des gens que la corrida est un art. Elle fait de ses protagonistes des acteurs, au sens fort. Et c’est comme cela que l’on se souvient d’eux.


Que ressentez-vous pour eux ? On a l’impression qu’ils vous émeuvent beaucoup.
Quelques fois je ressens leur fatigue parce que c’est dur de faire ce qu’ils font. J’ai vu l’année dernière, à Mugron, à Pâques, le jeune Javier Solís devant un taureau impossible. Au moment où il rappelait le taureau, j’ai entendu la lassitude percer dans sa voix et j’ai compris effectivement à quel point il en avait marre. Mais ils vivent une aventure. Moi j’ai eu la chance de découvrir les taureaux à dix ans, à l’âge où je pouvais rêver d’être torero. Je comprends donc l’aventure, je comprends ce qu’ils ressentent, je comprends, enfin j’aime penser que je comprends leurs inquiétudes. Le fait de vouer entièrement sa jeunesse à quelque chose de manière aveugle, je trouve cela extrêmement respectable.

Et puis ils en tirent aussi du plaisir. Je suis toujours content que des gens qui se livrent à un art qui me plaît, gagnent leur vie, soient heureux, vivent bien par ailleurs. Ce qui est également agréable dans la corrida, c’est que personne ne perd de vue personne. On revoit toujours les anciens toreros. Il y a une sorte de famille qui se crée autour des taureaux. L’autre jour encore j’ai eu des nouvelles de Luis Reina, le matador, que j’ai bien connu il y a vingt-cinq ans. C’est important de ne jamais perdre de vue les gens que l’on a connues il y a longtemps.


Pour en revenir à votre hésitation première à écrire cet ouvrage, on pense à cette phrase de Michel Leiris : « le problème littéraire représente-t-il un vrai danger, c'est ce que je me demande... L'une des grosses questions qui m'embarrassent depuis longtemps est la suivante : où trouver, dans l'écriture, quelque chose qui soit l'équivalent de ce que sont les cornes pour le travail du torero ? » Pensez-vous qu’écrire, c’est se mettre à nu, risquer sa vie, souffrir, au même titre que les toreros ?
Oui, mais autrement. Chez l’écrivain, la sanction est après. Les toreros ont le privilège discutable de savoir tout de suite ce qu’ils ont fait. Ils prennent des coups tout de suite, ils sont applaudis toute de suite, sont sifflés tout de suite. En littérature, c’est la postérité qui continue à toréer sans vous.


Mis à part L’Heure de la vérité, vos repères viennent-ils des grands auteurs de littérature taurine, comme Hemingway ou Leiris ?
Il y a quelques très beaux livres en littérature taurine. Sang et Lumières de Joseph Peyre, m’avait beaucoup touché à l’époque malgré ses aspects parfois kitsch. Il y a effectivement Mort dans l’après-midi qui est un peu Hemingway parlant de lui-même mais qui est quand même un livre magnifique sur la corrida qui n’existe plus, celle des années trente. Un très joli film français, De sable et de sang de Jeanne Labrune, parle très bien de la corrida et des toreros français. On y retrouve de superbes images de voyages en Espagne, celles des groupes d’aficionados qui suivent la voiture du matador qui part toréer, et qui se retrouvent tous aux stations services et dans les restaurants. Il y a aussi un brillant écrivain français contemporain, Jacques Francès Santiaguito. C’est un aficionado qui fait des biographies de toreros qui sont des merveilles. C’est un réel plaisir de le lire. Dans une autre forme d’art, on peut bien évidemment citer Picasso. Paradoxalement, mes Picasso préférés ne sont pas les taurins. Mais il y a des choses très belles. Quand avec trois traits d’encre de chine on reconnaît tout de suite Dominguín, c’est quand même étonnant. Il y a surtout des choses touchantes que l’on découvre comme ça, au hasard, un dessin, une photo ou un texte qui nous plaît.


C’est donc Le Moment de la vérité qui vous a profondément marqué. Qu’est-ce qui vous a plus dans ce film ? Est-ce la mort qui vous a fasciné ?
Il y avait une noirceur profonde dans ce film. C’est l’histoire d’un torero qui va de la misère à la mort en passant par la déception amoureuse. Je ne sais pas pourquoi ce film m’a révélé. L’Espagne m’a toujours fait l’effet paradoxal, peut-être parce que j’ai connu beaucoup d’émigrés espagnols quand j’avais dix ans, d’être une terre de liberté. Aujourd’hui on ne change plus ses francs en pesetas pour y aller. La dernière fois que j’ai changé de l’argent, j’ai gardé quelques pesetas en souvenir. Franchir la frontière espagnole ou aller à la corrida m’a toujours semblé entrer dans un monde de fêtes, de plaisir de vivre en allant au bout de soi-même que je ne trouvais pas toujours en France. Cela tient sans doute au fait que ce monde m’était étranger et que c’était plus facile de m’y projeter. Mais effectivement je trouvais cela dans la corrida et je trouvais cela dans l’Espagne.


Dans Sous le sable des arènes, la violence des faits côtoie une écriture poétique. Est-ce votre vision aigre-douce de la corrida, ou est-ce une volonté de votre part pour montrer aux lecteurs qu’elle n’est pas cet acte de barbarie que l’on croit ?
Ce n’est pas un acte de barbarie. Ça peut être parfois, il faut le reconnaître, quelque chose de très gênant. Il m’est arrivé d’être à des corridas et de me dire que je serais mieux ailleurs. Albert Camus disait que la moitié de ce qu’il savait de la vie et de ses obligations, il le devait au football, qu’il adorait. Pour un aficionado, la moitié de ce qu’il sait de l’amour, de l’argent de la réussite sociale, de la poésie, il le sait par la corrida. La violence de la corrida est ambiguë parce que c’est une violence très encadrée, codifiée, mise en scène. Effectivement, le destin du taureau n’est pas toujours très drôle, le destin des hommes n’est pas du tout facile, j’ai toujours essayé de le rappeler dans le livre. C’est vrai que pour un homme il y a plus à perdre qu’à gagner dans la corrida. Maintenant, quand la mort, les guerres, les chagrins d’amours n’existeront plus, je pense que la corrida cessera. Mais pour l’instant elle a encore de belles années devant elle.


Mais vous, vous la voyez d’une manière poétique, artistique…
Mais tout le monde la voit comme ça. C’est curieux de voir que tout ce que disent les anti-taurins, les pro-corrida pourraient le reprendre à leur compte. Brel dit que la corrida c’est là où les épiciers se prennent pour Garcia Lorca. C’est vrai et c’est une chance. La corrida est la poésie de beaucoup de gens qui ne la trouveraient pas ailleurs. L’autre jour, j’étais à Saint- Sébastien, je suis rentré par les coulisses avec un ami professionnel. J’y ai croisé les gens qui s’occupent des chevaux de picadors, les concierges des arènes, tous ceux qui se trouvent une activité autour des arènes pour ne pas avoir à payer leur billet. Il y avait une joie dans leur regard que l’on ne retrouve pas dans beaucoup de spectacles. Je suis allé voir trois ou quatre pièces de théâtre cet hiver à Paris, j’ai l’impression que les gens y allaient pour s’embêter, tandis qu’à la corrida j’ai l’impression qu’ils en attendent quelque chose.


Vous avez déjà vous-même toréé ?
Oui, un tout petit peu. J’ai eu deux ou trois aventures de ce goût-là. Nous étions un petit groupe sur Bayonne avec Olivier Baratchart, Michel Bertrand, Maurice Cohen, Philippe Burgain qui aurait pu faire une vraie carrière de torero, et nous allions dans les élevages. De toute manière, il faut savoir une chose : dans le Sud-Ouest, on torée à la moindre petite fête. Le problème, c’est que les vaches sont donc toréées plusieurs fois avant. Mais j’ai aussi eu la chance d’aller dans des élevages et de toréer de vraies tientas avec de vraies vaches neuves. Et c’est un réel plaisir.


Vous avez déjà envisagé d’être torero ?
Pour moi la question se posait autrement. Aujourd’hui il paraît naturel qu’il y ait des toreros français. Quand j’avais quatorze ans, c’était très nouveau. Lorsqu’à Bayonne, je vois toréer pour la première fois Nimeño II, j’ai une immense émotion parce qu’il a trois ans de plus que moi, et que je me dis que je pourrais le faire.

Récemment, j’ai assisté à une novillada un peu facile, pour vedettes, à Saint-Vincent-de-Tyrosse avec six taureaux censés se laisser faire. Même dans ces circonstances, j’ai réalisé que ce métier est vraiment très difficile. Quand un taureau de trois ans passe à moins de cinq mètres de vous, que son sabot racle le sable et que les graviers volent vers le public, on sent la puissance de la bête. Je sais que tous les métiers sont durs et que tous les destins demandent à être dépassés, mais torero est un métier vraiment ardu qu’il faut commencer dans l’aveuglement des dix-sept ans. Aujourd’hui ça me paraît une aventure impossible.


Vos projets immédiats ?
La novillada avec Eduardo Gallo et le fils du Ninõ de la Capea à Arles. Si tout se passe bien, parce que je le répète, c’est un métier difficile, ils peuvent surprendre et changer beaucoup de choses dans la corrida dans les deux-trois ans à venir. Ils amènent un style qui paraît être celui que les spectateurs attendent en ce moment, plus pointe sèche, plus rocailleux que celui des toreros que les gens ont apprécié ces cinq dernières années. Et soyons honnêtes, plus tragique…


Propos recueillis par Camille Armand

L'ane de Timee-Editions
Timée-Editions©2004

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