« Tu dessines? Tu peins? Tu es très jeune on dirait...
- J’ai tout de même dix-neuf ans.
- Sans blague! »
Dehors, la guerre continue. La nuit n’est trouée que par le fracas de bombes lâchées par les avions allemands. Mais rien ne trouble vraiment la fête de ceux qui, à l’arrière, croquent à pleines dents une vie que d’autres perdent dans les tranchées, tout près.
Ses poumons malades ont évité la conscription à Modigliani. Mais l’alcool dessine sa fin prochaine. Il aime répéter qu’il mourra au même âge que le Christ. En attendant, il a commencé une conversation avec cette adolescente déguisée à la diable, comme tout le monde ici, mais émouvante par ses yeux sombres, immenses dans son visage clair, et ce sérieux qui la pousse à s’expliquer.
« Ce sont des amis qui m’ont invitée. Je suis élève à l’académie Colarossi. J’étudie la peinture ». D’ailleurs, elle s’intéresse à lui puisqu’elle demande: « Vous aussi vous êtes peintre? »
La question n’est pas si naïve. A part Cocteau, Foujita, Kisling et quelques bohèmes de Montparnasse, personne ne sait que Modigliani est peintre. L’artiste n’est pas le dernier responsable de sa malédiction. Aux terrasses des cafés, il donne ses toiles à n’importe qui en échange d’un verre d’alcool. Un grand parfumeur lui a proposé une fortune contre un projet d’étiquettes. L’offre a été promptement refusée.
Un rictus d’amertume, une toux réprimée déforment un instant le visage de Modigliani. Il murmure quelques mots en italien. Jeanne lui demande de répéter. Il s’exécute, en français cette fois, avec une nostalgie sincère: « Moi aussi, je suis peintre... » Il l’invite même à poser pour lui. Elle pense que c’est un moyen de la séduire. Elle n’a pas tout à fait tort...
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